Nous mangeons plus qu’avant pourtant nous sommes de plus en plus malades. Maladies auto-immunes, troubles digestifs chroniques, douleurs articulaires, fatigue persistante : ces pathologies, rares jusqu’au XIXe siècle, sont devenues banales. Pour Jean Seignalet, médecin, biologiste et immunologue français, l’explication est alimentaire. Notre nourriture a profondément changé mais notre physiologie, n’a pas eu le temps de s’y adapter.
De l’ancestral au moderne : 5 millions d’années d’alimentation
Pendant près de cinq millions d’années, nos ancêtres ont mangé selon le même principe. Fruits sauvages, fruits secs, légumes, graines, œufs, viandes, poissons, . Le feu a été utilisé pour la cuisson relativement tard. Ainsi, pendant la quasi-totalité de notre évolution, nous mangions cru ou peu cuit.
Ce mode alimentaire a façonné nos enzymes digestives et cellulaires. En termes darwiniens, notre physiologie est adaptée à ce régime. Elle l’a sélectionné sur des millions de générations. C’est pourquoi Seignalet parle d’alimentation ancestrale comme de la seule nourriture réellement compatible avec notre biologie. L’enjeu n’est donc pas seulement nutritionnel, mais biologique : plus l’alimentation s’éloigne de ce que notre organisme peut gérer naturellement, plus le terrain peut se fragiliser.

La rupture s’accélère avec la sédentarisation, l’agriculture puis l’industrialisation. Il y a 10 000 ans, tout a changé. La sédentarisation a introduit trois grandes nouveautés : les céréales cultivées, les laits animaux et la cuisson généralisée. Puis, au XXe siècle, l’industrie agroalimentaire a généré de la pollution alimentaire et des carences en micronutriments. En quelques millénaires, six différences majeures ont transformé notre alimentation. Notre génétique, elle, évolue sur des centaines de milliers d’années.
Les six ruptures qui fragilisent le terrain
Les céréales domestiques
Le blé moderne n’a plus grand-chose à voir avec les graminées sauvages que consommaient nos ancêtres. Des millénaires de sélections, d’hybridations et de mutations génétiques ont produit une céréale dont les protéines sont profondément modifiées. Le blé tendre moderne est ainsi hexaploïde, soit 21 paires de chromosomes, contre 7 pour ses ancêtres.
Or nos enzymes digestives sont faites pour traiter les protéines ancestrales. Face aux nouvelles molécules du blé et du maïs, elles se trouvent parfois inadaptées. Des fragments protéiques mal digérés traversent la paroi intestinale et pénètrent dans la circulation. C’est l’amorce de nombreux troubles, notamment articulaires, neurologiques et auto-immuns. Le riz, en revanche, a très peu changé depuis la préhistoire. Seignalet lui accorde un statut nettement plus favorable.
Les laits animaux
Pendant des millions d’années, le seul lait consommé par l’homme était le lait maternel, et seulement pendant la petite enfance. L’élevage laitier n’existe que depuis 10 000 ans, depuis la sédentarisation, l’agriculture et l’élevage. En France, la consommation de lait de vache à grande échelle ne date que du XIXe siècle.
Le lait de vache est conçu pour faire passer un veau de 40 kg à 300 kg en quelques mois. Sa composition diffère fondamentalement du lait humain : ratio protéines-lipides différent, caséines spécifiques, hormones de croissance propres à l’espèce bovine. Nos enzymes digestives n’ont pas eu le temps de s’adapter à ces molécules nouvelles. Ainsi, les protéines mal digérées du lait peuvent traverser une muqueuse intestinale fragilisée et provoquer une réponse inflammatoire de bas grade.
La cuisson excessive
La chaleur modifie profondément la structure des aliments. Elle dénature les protéines, détruit une partie des vitamines et des enzymes alimentaires, et génère de nouvelles molécules absentes dans la nature. Certaines de ces molécules sont des isomères que nos enzymes sont incapables de métaboliser (un isomère, c’est une molécule qui a la même formule brute qu’une autre, mais une structure différente, ainsi, ses propriétés peuvent être différentes aussi).
En naturopathie hygiéniste, on retrouve cette même lecture. La cuisson à haute température appauvrit les aliments en nutriments vivants et produit des déchets que l’organisme doit éliminer. Quand les émonctoires (les organes qui servent à éliminer les déchets du corps) sont déjà surchargés, ces déchets s’accumulent dans les tissus. C’est l’encrassage.
La préparation industrielle des huiles
Les huiles végétales raffinées subissent des températures élevées lors de leur extraction. Ce processus détruit les acides gras polyinsaturés fragiles (oméga-3 et 6) et produit des acides gras trans (disposition différente des atomes qui change la forme de la molécule et ses propriétés). Or les acides gras constituent la membrane de chaque cellule de notre corps. Une membrane altérée, c’est une cellule qui communique mal et se régule difficilement.
La pollution alimentaire
Pesticides, additifs, conservateurs, hormones administrées aux animaux d’élevage : l’alimentation moderne véhicule des substances étrangères à notre biologie. Certaines inhibent directement les enzymes cellulaires. D’autres altèrent la muqueuse intestinale. D’autres encore dérègle l’équilibre hormonal (perturbateurs endocriniens) du corps. Toutes s’accumulent dans les tissus.
Les carences en micronutriments
Les sols appauvris par l’agriculture intensive produisent des aliments moins riches en minéraux, vitamines et composés biochimiques précieux pour l’organisme (polyphénols, antioxydants…). En parallèle, la cuisson détruit une partie de ce qui reste. Résultat : des aliments caloriques mais pauvres en cofacteurs enzymatiques essentiels, comme le magnésium, le zinc, le sélénium ou les vitamines du groupe B. Ce qui entraîne une fragilisation de l’organisme à long terme.
L’approche naturopathique : lire l’alimentation comme un terrain
En médecine conventionnelle, l’alimentation est rarement la première piste explorée face à une maladie chronique. On traite le symptôme avec un médicament, on gère les poussées, on surveille les marqueurs biologiques.
En naturopathie, le regard est différent. On cherche à comprendre pourquoi le terrain s’est fragilisé. L’alimentation est toujours interrogée en premier. Pas parce qu’elle est la seule cause, mais parce qu’elle est le levier le plus direct sur lequel on peut agir quotidiennement.
Seignalet a documenté chez des milliers de patients comment une modification alimentaire pouvait inverser des maladies considérées comme incurables. Polyarthrite rhumatoïde, spondylarthrite ankylosante, sclérose en plaques, maladies métaboliques : dans 91 pathologies, il a observé des améliorations significatives, parfois des rémissions, en adaptant simplement l’alimentation aux contraintes de notre biologie.
Ce n’est pas une promesse de guérison. C’est une logique : si la maladie est en partie le produit d’une inadaptation alimentaire, revenir à une alimentation compatible avec notre physiologie permet au terrain de se restaurer.
La naturopathie ne remplace pas la médecine conventionnelle. Elle propose un regard complémentaire, centré sur le terrain et les causes profondes. C’est ce que le naturopathe accompagne, au cas par cas, selon l’histoire du terrain et la vitalité de chacun.
Sources
Seignalet J. L’alimentation ou la troisième médecine, 5e éd. (chap. 4, 5, 6, 7). Éd. François-Xavier de Guibert
